La malédiction du talent

Actualité

La malédiction du talent

Jeunes et talentueux, ils ont vite gravi tous les échelons. Avant de sombrer dans le burn-out. Dans l'univers professionnel, les mieux lotis ne sont pas toujours les plus endurants. Lorsque chaque opportunité devient une obligation, une carrière peut virer au cauchemar.

Son téléphone pouvait sonner en pleine nuit. Dans la chimie, les chaînes de production ne dorment jamais. Camille* de moins en moins. A 32 ans, la jeune femme est cadre chez un géant de la chimie sur un site de 1000 personnes. C’est à elle de gérer la cadence de production et de garantir la sûreté des lieux. Son rêve. «On ne fabrique pas du chocolat, ce sont des produits assez dangereux», prévient-elle.
Diplômée en génie chimique de l’EPFL, Camille est l’un de ses talents rares sur qui l’on parierait sans douter. Les retours de ses supérieurs sont excellents, elle se voit confier des tâches de plus en plus importantes. Jusqu’à l’excès. Camille finit par craquer alors qu’elle pilote un projet d’extension à plusieurs millions. Elle démissionne, parce qu’elle ne pouvait «plus continuer comme ça».

Camille n’est pas seule dans son cas. Deux chercheurs européens ont étudié ce phénomène qu’ils appellent la «malédiction du talent». Elle touche les employés talentueux et performants. Ceux promis à une carrière brillante. «Après deux décennies à étudier et travailler avec des jeunes leaders, nous avons rencontré beaucoup de gens qui semblent lutter contre leur bonne étoile», résume l’étude publiée ce printemps dans la revue américaine Harvard Business Review.

Captif de son talent

Souvent, au lieu d’accélérer leur ascension, l’identification de ces jeunes professionnels comme des talents purs ou dotés d’excellentes capacités d’apprentissage, frustre leur développement, les poussant prématurément vers la porte de sortie.
Camille s’est rendue indispensable, au point de remplacer son supérieur lors de réunions stratégiques et de donner des cours à ses collègues. Son cahier des charges s’est élargi de jour en jour, et elle ne savait plus où donner de la tête. «Ça faisait un moment que je tirais la sonnette d’alarme, j’étais en train de perdre ma motivation», confie-t-elle. Lorsqu’elle évoque ces difficultés avec son responsable, la réponse est cinglante: «Tout est prioritaire.»

Dans leur étude, les deux chercheurs de l’institut français de management INSEAD décrivent la difficile transition des jeunes talentueux, d’abord encensés pour leurs récents succès puis forcés de devoir prouver tous les jours leur rapide ascension. Avec le risque de tomber rapidement dans une spirale de surmenage où «chaque opportunité devient une obligation et chaque défi un test».

Plus connectés, plus vulnérables

C’est la première fois que des chercheurs théorisent cette «malédiction du talent» qui reste très difficile à quantifier. Quand ils quittent leur travail, rares sont ceux qui donnent les véritables raisons de leur départ. Du point de vue entrepreneurial, impossible non plus de calculer ce que représente la perte de ses talents et les coûts induits par leur remplacement sur un marché très compétitif.

En Suisse, les salariés constatent en tout cas un durcissement de leurs conditions de travail. Selon un sondage mandaté par le SECO en 2012, 78% s’attendaient à une augmentation du stress pour 2017. Parmi les plus touchés, les jeunes professionnels, victimes de leurs ambitions et du manque de mécanisme de défense de leurs aînés. Le cabinet de ressources humaines Accountemps voit dans les 18-34 ans, la catégorie la plus exposée au burn-out.
Pour Jennifer Jordan, professeure de leadership et comportement organisationnel à l’IMD, la génération Y est plus démunie car «plus connectée et bombardée de messages professionnels», mais aussi moins prompte à «signaler qu’elle est trop stressée». Par peur d’un licenciement, mais aussi par crainte d’être considéré comme médiocre.

Quand les enveloppes ne suffisent plus

Des résultats qui n’auraient pas surpris Joan* qui, à 27 ans, a pris la direction d’une centrale logistique près de Lausanne. Soixante personnes sous ses ordres et 400 palettes de marchandises à expédier tous les jours: pour piloter le dépôt, son patron lui demande d’adopter une «image de dur». Il explique: «Jeune, je ne pouvais pas me permettre de faire des erreurs. Je devais être irréprochable. Alors je me suis presque donné un genre».

Mais la carapace se fissure. «Les responsables étaient très contents de mes résultats mais je me suis oublié. On ne le voit pas venir et à un moment on dit stop.» Après cinq ans de vacances oubliées et d’impasse sur ses horaires, il finit par quitter l’entreprise et sa philosophie de «petites enveloppes et de soupers». Il lui faudra six mois pour digérer cette douloureuse expérience professionnelle.
Le phénomène ne concerne pas que les jeunes talents, rappelle Jennifer Jordan. «On demande aux gens d’être connectés en permanence. C’est une tâche humainement intenable. Le repos est primordial pour la créativité et l’innovation. Pourtant, certaines organisations ne permettent plus cette prise de recul.»

Camille a, elle, retrouvé du travail dans une plus petite entreprise. Dans cette nouvelle aventure, elle retrouve le même poste: chimiste de production. Sauf que cette fois-ci, elle a pris ses précautions. Son cahier des charges est «bien défini». Elle s’inquiète toutefois pour les personnes de sa génération: «Il y a un réel malaise avec les jeunes travailleurs, cela ne m’étonne pas que certains fassent un burn-out.»
Les aspirations des «Millenials» pourraient forcer les entreprises à repenser leur fonctionnement. Ils sont souvent plus attentifs que leurs aînés à l’équilibre entre leur activité professionnelle et leur vie privée. Une manière d’échapper à cette spirale infernale.

*prénom d’emprunt

Source : Le Temps online / 7 septembre 2017 / Florian Delafoi, Adrià Budry Carbó

Information
  • article
  • 21 juin 2018

Conseil d'administration

Lire la suite +
Association

Associations

L’Union Patronale du Canton de Fribourg gère actuellement 60 associations professionnelles, 16 secrétariats de cours interentreprises, diverses commissions d’apprentissage et siège dans 7 commissions paritaires.

Lire la suite +
Evènement

Evènements

Découvrez les prochains événements de l'UPCF et de ces partenaires dans votre région.

Lire la suite +